Gaston-Paul Effa nous donne ici un livre qui est de loin le plus personnel et qui en même temps atteint à l'universel. Conte philosophique, parabole romancée où la part autobiographique se mêle, entrelacée. Texte construit sur une douleur, la perte de son père, l'écriture, la littérature se sont imposées plus fortes que la mort. Car ce qui a réellement été le déclencheur furent les paroles longuement échangées durant sa maladie avec ce père longtemps silencieux. "L'imaginaire a toujours été pour moi une dimension du réel", confie l'écrivain et le texte coule comme une évidence. Langue dense, musicale, rythmée et acérée, langue de griot où les images jaillissent en couleurs fortes dans les tableaux successifs qui dessinent le parcours du narrateur.
Obama, l'aigle qui tutoie le soleil
Obama au nom d'oiseau, Obama au nom d'aigle, le seul rapace qui a le privilège de tutoyer le soleil. En choisissant ce nom (…), les anciens imposaient à mon âme une destinée qui décidait pour moi. Au Cameroun, pays d'origine de l'auteur, Obama est un nom très répandu dans l'ethnie des Fangs. On le retrouve aussi au Kenya, au Gabon, en Guinée Équatoriale… D'emblée quand on y songe, c'est impressionnant, les signes font sens et récit chez Gaston-Paul Effa. S'entrevoit le clin d'œil complice entre l'auteur et son personnage, quand on connaît la biographie du premier. 
Avec le choix de ce nom, l'entrée dans la forêt de symboles est actée. Un nom presque banal dans l'histoire vécue de l'auteur et un nom porté aux sommets de l'Histoire du monde, un président métis kenyan aux lointaines origines alsaciennes et un auteur/narrateur qui quitte son Afrique natale aux côtés de religieuses catholiques pour Strasbourg. Un nom d'aigle et l'aigle présent sur le sceau américain… Il y a ainsi des ingrédients qui ont fait un excellent terreau pour l'imagination. Il est dit parfois que les histoires préexistent et choisissent la voix qui les portera. Comme une preuve ici ? Professeur de philosophie, critique littéraire, — il mène quasiment plusieurs vies de front, Gaston-Paul Effa est aussi un remarquable cuisinier qui ouvrit une table officielle, La Table des Tropiques, pour financer une école et une bibliothèque au Cameroun.
Cuisiner, écrire, aimer
Cuisiner, écrire…se donner à l'autre. Gaston-Paul Effa. explique : "Quand vous mangez ce que je fais, vous mangez ce que je suis. Chaque repas, pour un Africain, est quasiment l'invention du corps de l'autre parce qu'on se donne à lui." Animisme et christianisme se rejoignent en un même continent symbolique. L'histoire d'amour du livre s'ancre évidemment dans la cuisine. Je faisais mienne la sagesse animiste qui veut que tout chemin d'amour passe d'abord par la bouche. En parallèle, les mots et les mets que l'on savoure, que l'on déguste et que le même vocabulaire réunit.
Questions d'identité
Il est impressionnant de constater comme cette histoire a des échos au même moment. Encore un signe. Quelque chose de l'air du temps dans le monde des idées qui y a pris corps. Quand l'histoire personnelle rencontre l'universel, la boucle se noue et le récit court les chemins.
Alain Mabanckou, le frère aux origines congolaises, sort lui Le sanglot de l'homme noir qui éclaire d'une analyse vivifiante et sans tabou le destin des "transfuges culturels" et marquant l'arrivée à une étape collective décisive. Ce n'est pas parce qu'on est né noir, qu'on doit pleurer. L'heure n'est plus à habiter le seul espace de victime. Il signe aussi la préface d’un livre collectif dirigé par Pascal Blanchard, La France noire, trois siècles de présence, aux éditions de la Découverte, une somme remarquable qui relate cette histoire méconnue, non écrite dans la grande histoire de France. Comment les populations d’Afrique, de la Caraïbe, de l’Océan indien et des États-Unis ont contribué à bâtir et à préserver la nation française et comment le "Noir" change de statut selon les époques au pays de la "liberté, égalité, fraternité". Pascal Blanchard, chercheur au CNRS, spécialiste de la colonisation et de l'immigration, a co-signé par ailleurs avec Jean Gelas, qui a fait ses preuves à la BBC, une série documentaire sur le même thème, trilogie retraçant la construction de l'identité noire en France, de 1889 à nos jours. 
Si "habiter sa vie" est un enjeu majeur pour l'individu, au plan de la société c'est la question de l’immigration qui est devenue un enjeu politique. Mais c'est toujours une question d'identité. Ainsi dernièrement des mots ont fusé et des polémiques explosèrent, l'une issue du monde politique, l'autre du monde médiatique et qui a largement dépassé les frontières françaises, des lieux habiles, comme en littérature, pour savoir jouer sur les mots. Des histoires de "civilisations qui ne se valent pas", des histoires de "Black fashion power" décrites dans un journal féminin connu avec une accumulation de clichés et de propos que la population noire pouvait aisément considérer comme offensants. Ainsi ces récents exemples de racisme larvé viennent s'ajouter aux constats faits par Pascal Blanchard: la France, chantre des discours antiracistes à l'international, s’arrange au quotidien d’une vie sociale et politique encore fortement teintée de racisme. À noter dans la foulée, l'exposition Exhibitions : l'invention du sauvage, présentée au Musée du Quai Branly à Paris, qui retrace les origines du racisme.  
Cette quête identitaire de l'homme noir clivé en deux entre Afrique et Europe peut nous emmener encore plus loin. En cela elle se montre encore parabole. D'où venons-nous, humains ? En mai 2010, des chercheurs de l'Institut Max-Planck à Leipzig ont découvert en séquençant le génome de l'homme de Néandertal que Néandertal et Homo sapiens se seraient vraisemblablement accouplés, levant une grande énigme concernant nos origines. Si on imaginait le métissage comme une notion moderne, fruit de la mondialisation, c'est raté. Nous appartenons à une même fratrie, le métissage fut notre passé, il est notre avenir. "Le monde de demain est un monde métissé, c'est un monde qui doit être mêlé !" nous rappelle très justement Gaston-Paul Effa.

 

Texte @ Imaginature - Photos : portrait G.-P. Effa © André Froment, couverture roman © Daniel Faulhaber