"La pratique scientifique a rompu avec une vision cohérente du monde..." s'alarme Jean-Marie Pelt qui a publié en 2006 avec le chercheur en biologie moléculaire Gilles-Eric Séralini Après nous le déluge? (Flammarion/Fayard), ouvrage que l'on peut ranger au rayon des indispensables. Interview de Jean-Marie Pelt :

Le rôle, la responsabilité de la science, les questions de bioéthique sont au cœur de votre ouvrage...
Jean-Marie Pelt. - Avec Gilles-Eric Séralini nous avons voulu nous centrer, à travers ce livre technique et rigoureux, sur un vrai péril : les retombées négatives de la chimie et la nécessité de la sécuriser. On n'additionne jamais tous les facteurs qui provoquent les cancers, comme si c'était un sujet tabou. Pourtant notre environnement est puissamment porteur de molécules pathogènes. L'écotoxicologie, concept créé à l'Institut Européen d'Ecologie dans les années 1970, consistait déjà à alerter sur le danger de répandre les molécules dans la nature sans les tester. A l'époque, tout le monde se moquait de nous lorsque nous avons soulevé, avec Jean-Michel Jouany, le problème de l'amiante. Il provoque pourtant des milliers de cancers par an.
Vous abordez notamment les conséquences inquiétantes des pesticides sur la reproduction humaine...
En effet, on constate une magnifique omerta sur le problème de la stérilité masculine lié aux pesticides. Pourtant elle augmente à toute vitesse: 1% par an, c'est considérable! Cela dérange peut-être l'agrochimie, mais on sait que les pesticides ont des propriétés imitant les hormones femelles, ce qui a tendance à féminiser les garçons, à diminuer le stock de spermatozoïdes.
La science ne va-t-elle pas, pourtant, dans le sens d'une meilleure maîtrise des maladies?
C'est vrai, le XXe siècle aura permis la maîtrise de maladies bactériologiques, mais a généré de nouvelles pathologies liées à la chimie de synthèse et au fait qu'on ne s'est pas posé de question sur l'impact de ces molécules sur la santé, y compris en ce qui concerne les OGM, organismes génétiquement modifiés. Contrairement à la pollution, aux déforestations, aux cyclones dévastateurs, il existe des maux bien plus insidieux, invisibles. Cancers, asthme, allergies, stérilité masculine sont autant de problématiques liées au problème de la chimie...
Voilà pourquoi vous en appelez au bon sens des chercheurs, à une éthique scientifique?
En effet, sur tous les thèmes que nous avons évoqués il n'y a pas de discours audible de la communauté scientifique. Les biologistes n'ont souvent plus cette vision globale que nous pensons avoir. La science vit dans l'urgence et le résultat immédiat. On forge des techniciens, pas des savants. La culture du gène n'a que peu intégré les interactions, or nous disons qu'il existe une véritable écologie du gène, qu'il faut sortir du cocon mono disciplinaire.
Une critique voilée de la thérapie génique?
C'est bien de faire de la thérapie génique, mais avec les transferts de gènes on touche au nœud de la vie. Or, on constate, après vingt ans et des milliards de dollars et d'euros, qu'il n'y a pas de résultats, alors que les thérapies cellulaires, elles, fonctionnent.
Que dire alors des nanotechnologies tant en vogue...
On s'est cassé la figure sur le gène, alors on sort un nouveau lapin du chapeau. Cela pose pourtant d'innombrables problèmes. Voilà encore un domaine qui ne repose pas sur la connaissance des interactions.
Vous en appelez à la création d'une OME, organisation mondiale de l'environnement...
C'est une idée très importante. Il manque une instance par rapport aux problèmes de mise à sac de la biodiversité, et du réchauffement de la planète, de la déforestation, de la désertification. Il existe beaucoup de mouvements, d'organisations, mais sans autorité réelle confirmée par l'ensemble des Etats. Pour l'heure il y a beaucoup de bonnes volontés, mais très peu de moyens. Nous estimons que l'ONU doit être plus forte concernant l'ensemble des problèmes environnementaux. Le projet de création d'une OME, déjà présent au sommet de Johannesbourg, m'est très cher. Il est porteur de l'avenir de la terre pour nos enfants. Il faut que cela se réalise, que nos scientifiques fassent comme les climatologues qui ont réussi à créer une communauté internationale puissante et influente auprès des politiques en matière de réchauffement.
Quelle serait la leçon de votre ouvrage à quatre mains?
Il faut avoir une éthique forte par rapport à un monde économique qui aurait tendance en se mondialisant à se dévoyer. Il faut protéger la santé de tous les humains et donner à nos enfants l'espérance. Il faut que la génération montante des biologistes se sente solidaire des grands enjeux évoqués. Et ne pas oublier que la diversité est la loi absolue de la vie !